La chambre d’hôtel (Albert Camus)

Le plus grand des luxes n’a jamais cessé de coïncider pour moi avec un certain dénuement. J’aime la maison nue des Arabes ou des Espagnols.

Le lieu où je préfère vivre et travailler (et, chose plus rare, où il me serait égal de mourir) est la chambre d’hôtel.

Je n’ai jamais pu m’abandonner à ce qu’on appelle la vie d’intérieur (qui est si souvent le contraire de la vie intérieure) ; le bonheur dit bourgeois m’ennuie et m’effraie. Cette inaptitude n’a du reste rien de glorieux ; elle n’a pas peu contribué à alimenter mes mauvais défauts.

Je n’envie rien, ce qui est mon droit, mais je ne pense pas toujours aux envies des autres et cela m’ôte de l’imagination, c’est-à-dire de la bonté. Il est vrai que je me suis fait une maxime pour mon usage personnel : « Il faut mettre ses principes dans les grandes choses, aux petites la miséricorde suffit. »

Hélas ! on se fait des maximes pour combler les trous de sa propre nature. Chez moi, la miséricorde dont je parle s’appelle plutôt indifférence. Ses effets, on s’en doute, sont moins miraculeux.

Extrait de  « L’envers et l’endroit  » – Albert Camus (1958) – Préface.

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