Je suis Charlie en Algérie

Depuis plus de 50 ans, le Centre de documentation économique et social (CDES) est au service du monde universitaire d’Oran et de sa région. Bernard Janicot, prêtre du diocèse d’Oran, le dirige depuis près de 40 ans. De passage en France, il nous explique le travail du CDES, et la manière dont a été perçue l’affaire Charlie Hebdo en Algérie.

Comment avez-vous ressenti les conséquences de l’attentat récent contre Charlie Hebdo ?
Bernard Janicot : Dans la semaine qui a suivi, les condamnations dans le milieu universitaire et bien au-delà étaient pratiquement unanimes. Mais ensuite le mot d’ordre « Je suis Charlie » a été très mal perçu.
Les gens ici ne comprennent pas pourquoi les Français se solidarisent avec un journal si négatif sur l’Islam. Ils ne perçoivent pas le fait que le journal fait la même chose avec les catholiques. Ils se sentent humiliés dans ce qu’ils ont de plus cher, la religion. Dans la caricature, c’est leur propre image qui est abîmée.
La Une avec le message « tout est pardonné » montrant un homme s’apparentant au prophète avec un écriteau « je suis Charlie » a accentué l’incompréhension. La laideur du personnage identifié comme le prophète a choqué. Les Français comprennent que l’assassiné pardonne, qu’il faut aller de l’avant. Mais ici, les musulmans considèrent que ce n’est pas aux autres de dire qui pardonne, car eux mêmes se sentent agressés.
Les mouvements intégristes se sont emparés de cette Une pour à nouveau défiler dans la rue, en ressortant des slogans des années 90. Les intellectuels ont eu peur que la situation ne se retourne contre eux. Ces événements ont réveillé de très mauvais souvenirs, en particulier dans les milieux intellectuels et de la presse, qui ont payé un lourd tribut pendant la période de la « décennie noire ».
Des théories du complot sont réapparues, attisées par la présence de Netanyahu dans le cortège, et l’impression d’un deux poids deux mesures. Le sentiment d’une injustice aussi : toute cette solidarité pour les victimes françaises, et rien, ou si peu, pour les victimes de Gaza cet été.
Dans un contexte où les interventions françaises au Mali et au Niger sont mal perçues, cette affaire est venue réveiller un sentiment d’humiliation. Beaucoup de musulmans se sont sentis blessés dans leur dignité. C’est une dimension que les Français ont du mal à comprendre.
Il nous a fallut faire attention, peser nos mots, mais cela n’a pas cassé nos relations. Notre insertion fait que nous sommes passés au travers. Nous n’avons pas été inquiétés. La parole du pape lors de son voyage aux Philippines expliquant que la liberté d’expression a ses limites nous a beaucoup aidés.
Je l’ai affichée dans le CDES. C’était comme un contre feu.

Pour moi, la rencontre entre chrétiens et musulmans, c’est dans la vie quotidienne qu’elle se joue. C’est dans un vécu, un quotidien partagé ensemble, que quelque chose se crée, que la relation à l’autre se tisse. Aujourd’hui la relation islamo chrétienne passe d’abord par une relation de personne à personne.

Propos recueillis par Anne-Isabelle Barthélémy

Extrait de l’article « En Algérie, une bibliothèque pour vivre la relation entre chrétiens et musulmans » publié le 26 février 2015 sur le site de ccfd-terre solidaire (http://ccfd-terresolidaire.org/projets/mediterranee/algerie/en-algerie-une-4961).

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