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Il est de ces temps sans issue où la liberté a déserté jusqu’aux rêves des hommes; où seul un luxe dispendieux distrait les riches de leur ennui et dissimule aux siècles à venir ce que fut le dénuement du grand nombre; où l’artiste complique et surcharge son œuvre, travaillant à sa grâce plutôt qu’à sa beauté: le temps où vécut Épicure est précisément de ceux-là. C’est que l’histoire de ce IIIème siècle avant notre ère conviait fort peu les Grecs à garder quelque foi dans les choses humaines: que restait-il des exploits d’Alexandre, mort à trente-trois ans, sinon tous ces lambeaux d’un empire hier encore immense que se disputaient âprement ses divers généraux, les Diadoques ? Une religiosité envahissante divinisait jusqu’aux nouveaux maîtres d’Athènes (1) et prenait l’essentiel de l’énergie des hommes. La Grèce n’attendait plus rien, estimant que tout était dit.
La civilisation grecque du IIIème siècle av. J.-C. était ainsi, du moins chez les privilégiés, une civilisation très raffinée, qui ne pouvait que rendre la conscience plus délicate, et partant, plus inquiète. Le ciseau du sculpteur, abandonnant la grandiose sérénité de l’époque classique (Vème siècle av. J.-C.) avait, par un mouvement fréquent en histoire de l’art, passé par un maniérisme sophistiqué au IVème siècle, et devait s’orienter durant le siècle suivant vers un expressionnisme bouleversé et baroque dont le célèbre Laocoon donne un parfait exemple: comme tout art qui finit, la statuaire allongeait les formes du corps humain avant de verser dans la démesure.
Note (1) On divinisa Démétrios Poliorcète (qui eut le pouvoir à deux reprises entre – 307 et – 287) et on le logea au Parthénon qu’il transforma en un lieu de plaisir : pour ne pas être en reste, on divinisa aussi ses maîtresses.
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(Extrait de « Les Intégrales de Philo – ÉPICURE » Notes et commentaires de Jean Salem – Edité chez Nathan)